Interview de Xavier Pommereau

Le Dr Xavier Pommereau est psychiatre, responsable du Pôle aquitain de l’adolescent au centre Abadie (CHU de Bordeaux). Il est notamment l’auteur de L’Adolescent suicidaire (Dunod) et de Ado à fleur de peau (Albin Michel).

- Comment peut-on être amené à avoir envie de ne plus vivre ?

Quand on dit le mot de suicide, on a le sentiment que tout le monde sait de quoi on parle. Le jeune croit savoir de quoi il souffre et croit comprendre ce qui lui arrive. En fait, ce n’est pas le cas. Il peut lui être arrivé des évènements négatifs comme une rupture amoureuse, un échec scolaire, un deuil, mais, alors qu’il a l’impression qu’il veut mourir à cause de ça, ce n’est pas le cas. Ce ne sont que les facteurs déclenchants, l’origine est ailleurs et il n’en a pas conscience.

- Que se passe t-il donc dont le jeune n’a pas conscience ?

En fait, ces facteurs, ces évènements négatifs vont venir précipiter les choses parce qu’il y avait déjà avant un "terrain" de fragilité, une faille. C’est de ça dont il n’a pas conscience.

- Qu’est-ce que c’est que cette "fragilisation" ?

Le dénominateur commun à tous les jeunes concernés est un sentiment de "non-exister", c’est à dire ne pas avoir une identité assurée, reconnue, valable. C’est ce sentiment diffus qui constitue le mal-être.

- Quelles peuvent être les raisons de cette fragilisation ?

Les raisons peuvent être nombreuses : la dépression (mais tous les adolescents suicidaires ne sont pas dépressifs), des troubles de la personnalité, des violences sexuelles subies, des secrets de filiation, une orientation sexuelle différente. Mais le jeune n’a pas conscience du fait que son mal-être est lié à ces raisons identitaires là.

- Quels sont les signes qui montrent qu’un jeune va mal ?

Avant que l’idée de suicide ne prenne corps, il y a des conduites de rupture qui vont apporter un apaisement sur le moment. Par exemple des ruptures d’avec les problèmes par la fugue, l’ivresse à l’alcool et au cannabis, les clashs familiaux, les ruptures cutanées en se coupant... En voulant rompre pour faire cesser la souffrance les jeunes concernés montrent qu’ils vont mal.

- Comment un jeune peut en arriver à penser à la mort comme solution ?

Il peut être dans cette logique de faire cesser la souffrance mais ce qu’il a mis en place jusqu’alors ne marche pas, c’est juste un apaisement sur le coup. Peu à peu, il va penser à l’acte suicidaire. A cela s’ajoute la volonté d’interpeller violemment l’autre par ce geste, c’est comme une revendication d’existence, un appel. Il y a une attente d’une reconnaissance réparatrice. C’est elle qui justifie la prévention et le fait qu’on vienne en aide au jeune.

- Pourquoi ne pas demander de l’aide par la parole ?

Il y a un enfermement dans les idées noires. Le jeune devient extrêmement sensible. Quand on est adolescent, la parole est encore le terrain des adultes, elle vient d’eux et c’est eux qui ont appris au petit enfant ses premiers mots. Parler peut donc faire peur : on ne veut pas risquer d’être jugé, de dévoiler son intimité, d’être étiqueté par l’adulte. On peut avoir l’idée que parler, c’est devoir rendre des comptes. Le téléphone et internet permettent de mettre comme un filtre entre le jeune et l’adulte, un filtre qui protège de ça, qui permet de ne pas s’exposer tout nu. Les lieux de soin utilisent des médiations qui incluent la parole mais pas seulement !

- Comment aide t’on le jeune qui a des idées suicidaires ?

On peut l’amener à rebrousser chemin. Il faut l’aider et l’accompagner pour remonter le chemin plus loin que le moment du facteur déclenchant, pour faire un lien entre ce qui lui arrive et sa fragilité d’avant. Ca donne du sens.

- Qu’aimeriez-vous dire à nos lecteurs ?

Que les carottes ne sont jamais cuites ! Des adolescents suicidaires que j’ai connus sont devenus de vrais combattants de la vie. Ils ont pu donner un sens à leur souffrance et ils en ont fait un carburant, un ressort pour mener à bien leurs projets. On peut se sortir de la spirale suicidaire à condition qu’on ne reste pas seul dans son coin et qu’on accepte de l’aide.

  • Mise en ligne le 29 février 2008
  • Dernière modification le 1er avril 2008