Nicolas, 33 ans
A quel âge as-tu été adopté ? Depuis quand le sais-tu ? Sais-tu comment s’est déroulée ton adoption ?
J’ai été adopté à l’âge de 6 mois - à l’époque il n’était pas possible pour des parents d’adopter un enfant avant ses 6 mois. Ma mère a accouché sous X, je suis donc né nu et sans prénom. Mes parents sont venus plusieurs fois à la pouponnière avant l’adoption, des bilans de santé ont été faits ; c’est pas comme un enfant qui se retrouve orphelin. Je le sais depuis toujours ; mes parents ont toujours été francs, honnêtes et assez libres par rapport à ça. J’ai aussi un frère plus âgé, que mes parents ont adopté dans les mêmes conditions, 3 ans avant moi.
Tes parents t’ont-ils raconté les raisons qui les ont motivés ?
J’imagine qu’ils ont essayé naturellement d’avoir des enfants, puis que le projet d’adopter est venu ensuite. Quand on arrive pas à être parents, ça doit être une découverte sur soi, une culpabilité peut apparaître et être transmise à l’enfant adopté. Le fait de ne pas être des parents biologiques peut représenter un accident de parcours et en même temps il y a une rencontre avec l’enfant adopté. Je pense que ma mère s’est sentie mère tout de suite ; c’est ça le sens de l’adoption ; et le fait de savoir qu’on a été désiré - désir souvent mis à rude épreuve – c’est essentiel.
T’es-tu souvent posé des questions relatives à ta famille d’origine ?
Oui. A 3 ans, je me rendais déjà compte que dans le monde, il y a des femmes qui peuvent mettre au monde des enfants, mais qui ne les élèvent pas forcément. Mais surtout depuis l’âge de 9 ans, je me suis posé 1000 questions, du type « qui sont ces gens qui m’ont mis au monde ? » ; Et je m’en pose aujourd’hui encore au moins 10 par jour. Je me suis imaginé aussi plein de scénarios relatifs à mon abandon. Je me suis demandé qu’est ce qui fait qu’à un moment donné il y a un éclatement de la cellule familiale et récupération par une autre famille ?
As-tu eu envie de contacter, rencontrer ou avoir des informations sur tes parents biologiques ?
Oui bien sûr. Dès l’âge de 9 ans, je voulais les rencontrer, mais mes parents, pourtant disponibles pour me répondre, n’avaient aucune info ; alors on se fait une raison. Ce qui est incroyable, quand j’étais ado, c’est que j’avais envie de rencontrer... enfin de voir, pas forcément connaître, ma mère, mais à aucun moment je me suis demandé ce que elle, elle en penserait. Et en même temps je n’ai jamais parlé avec une femme qui a accouché sous X ; peut-être que je projetterais les choses différemment.
As-tu eu la sensation d’être différent des autres enfants, quand tu étais petit / adolescent ?
Oui. Parce que la différence était déjà visible physiquement. Quand t’es un enfant naturel, tu te poses moins de questions sur ton identité : quand tu vois tes parents tu as une idée de la façon dont tu vieilliras. Je pense aussi que, ado, tu te poses pas les mêmes questions quand t’es adopté ou pas. Depuis que je suis ado, moi-même je regarde les gens différemment, je marche à côté de gens inconnus et je cherche. Dans l’absolu, il est toujours possible de « rencontrer » ses parents. J’ai beaucoup voyagé dans ma vie, je me suis promené dans les villes à la recherche de quelque chose ; il y a un côté un peu « seul au monde ». La différence aussi avec les autres ados, c’est que, en ce qui me concerne, il y avait une partie de mon histoire qui a été coupée. Quand on me demande d’où je viens, et bien je ne connais pas la réponse.
As-tu attribué le fait d’être adopté aux éventuelles difficultés (relationnelles ou autres) que tu as pu rencontrer dans ta vie ?
Non pas forcément. Mais il faut savoir que même si tu as des parents formidables comme les miens, quand t’es adopté tu pars dans la vie plus fragile que d’autres ; parce que y’ a eu une cassure, un déracinement, un abandon, même si tu ne connais pas les circonstances. Cet attachement défait t’amène à avoir une autre sensibilité. Je pense que si j’étais né dans mon milieu, je me serais pas autant pris la tête toute ma vie.
As-tu toujours été à l’aise avec le fait d’être adopté ou cela représente t-il un problème pour toi ?
C’est un sujet délicat, on n’est jamais vraiment à l’aise avec, mais ça fait partie de ma vie et je pense d’ailleurs qu’il y a un lien entre mon métier d’architecte aujourd’hui, ma créativité, et le fait que j’ai été adopté. Pour moi l’architecture, c’est construire une enveloppe vide qui peut être parcourue par des gens que tu ne connais pas. Je me dis que peut-être un jour je construirai un immeuble dans lequel mes parents (biologiques) habiteront. Je pense que j’aimerai plus tard être père biologique ou pas ; parce qu’au fond qu’est ce que ça veut dire... finalement un enfant, c’est un enfant à part entière.