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Interview de Philippe Jeammet

Mercredi, 25 Mai 2005 01:00

Pas toujours facile durant l'adolescence de parler de santé, de se sentir bien dans sa peau, d'arriver à évaluer les risques ou bien encore de se sentir écouté et compris par son entourage... Entre les doutes et les questions débordantes, pas facile de tout maîtriser et de faire face à toutes les découvertes qu'autorise cet âge... Rencontre avec le professeur Philippe Jeammet, chef du Département de psychiatrie de l'adolescent et du jeune adulte à l'Institut Mutualiste Montsouris à Paris et président de l'Ecole des Parents et des Educateurs d'Ile de France.

- Prendre en main sa santé, se sentir bien dans sa peau, pouvoir en parler avec les autres... Pourquoi cela semble si difficile durant l'adolescence ?

On dit souvent que l'adolescence est le plus bel âge de la vie ! C'est ce qu'on dit plus tard quand on regrette le temps de sa jeunesse. Mais pour les jeunes, ça se passe souvent différemment : trop de doutes, d'attentes, de solitude qui empêchent de parler de ses craintes, de poser des questions sur tout ce qu'on croit devoir savoir sur son corps, sur la santé, la sexualité, l'amour, les risques et les précautions à prendre face à toutes les découvertes que l'on peut faire durant cette période de l'adolescence. Ce n'est pas une période simple à gérer sur le plan émotionnel, relationnel et personnel... Il est très difficile d'arriver à trier le vrai du faux parmi tout ce qu'on entend, éclaircir ce qu'on ressent, éviter les risques inutiles et ne pas se mettre dans une impasse.

- De plus, le rapport avec son corps qui change n'est pas toujours facile à vivre...

Oui, effectivement. Beaucoup d'ados prennent les transformations de leurs corps comme quelque chose qui s'impose à eux, qu'ils ne peuvent pas contrôler. Durant cette période, l'adolescent arrive à maîtriser ses connaissances spirituelles, intellectuelles... Mais par contre leur corps, il ne le maîtrise pas, et il va falloir se familiariser peu à peu avec tous ses changements. Certains sentent leur corps leur échapper, c'est pourquoi ils essaient de se le réapproprier avec des piercings, des tatouages, un look vestimentaire bien particulier... C'est une manière à eux de s'affirmer vis à vis du monde extérieur.

- Mais cette affirmation vis à vis des autres et de soi peut comporter des risques pas toujours bien mesurés ou bien perçus ?

C'est évident. Trop d'adolescents encore ne se rendent pas compte qu'ils ne s'autorisent à revendiquer leur droit à la liberté et à vivre des expériences nouvelles qu'en prenant des risques inutiles et en mettant leur santé, voire leur vie en danger. On peut très bien les vivre sans se mettre en danger... Par exemple on est pas obligé de mettre la musique forte jusqu'à se rendre sourd, se droguer jusqu'à se rendre malade. Ces excès traduisent une insécurité, une défection par rapport au manque de confiance. On ne peut pas tout vivre en même temps au prix d'un risque excessif...

- Cette prise de risque excessive doit elle être ressentie comme un appel pour son entourage ?

L'adolescent a le sentiment qu'en prenant des risques, qu'en mettant en danger sa santé, il fait preuve de bravoure. Il s'oppose aux adultes et sa dépendance affective est en partie satisfaite, puisqu'il a suscité l'inquiétude et l'attention des adultes ou de son entourage. Mais c'est un compromis dangereux dans lequel certains adolescents risquent de s'embourber. Ils pensent trop souvent se différencier par les dangers qu'ils prennent, plus que par l'importance des acquisitions qu'ils font.

- Quels rôles justement peuvent jouer les adultes en matière de prévention ?

C'est souvent délicat, car on a vu que la prévention n'était pas trop utile, et que l'on avait du mal à la faire passer. Au contraire, plus on prend soin de les mettre en garde, plus ils font le contraire en pensant se délivrer alors qu'ils se mettent eux mêmes en danger. Il faut savoir prévenir mais sans moralisme... La frontière peut sembler parfois difficile à trouver. La clé de voûte est de jouer sur la différence entre les adultes eux-mêmes. Il faut piocher dans la personnalité et les attitudes de chacun d'entre eux pour offrir un éventail de référence le plus large possible. C'est important d'adopter des positions différentes sans pour autant que ce soit l'incohérence. Et puis, par dessus tout, il faut les valoriser en leur donnant un rôle actif. Ainsi ils peuvent s'approprier les messages sous une forme ou sous une autre. Enfin, il est vraiment important d'avoir toujours un contact avec eux. Le silence, c'est ce qu'il y a de pire. Et quand on ne peut reprendre le contact de manière directe, il y a toujours le téléphone, internet maintenant...

- Internet peut il devenir un vecteur d'information, de prévention, voire d'écoute dans le domaine de la santé des jeunes ?

Indéniablement. C'est une manière neutre de s'informer sur les risques et les questions éventuelles. Avec ce nouveau moyen de communication, les adolescents ne font pas face directement à un adulte. Ils ne sont pas dans une position d'attente inconsciente qui les amène à une position définitive, à faire le hérisson préventivement... Avec le net, ils maîtrisent entièrement les choses. Ils ont le sentiment de gérer leurs affaires. Il y a une notion de maîtrise de l'info, sans pour autant s'inscrire dans une dépendance affective vis à vis des adultes... Avec Internet, il y a donc une ouverture nouvelle qui peut toucher des jeunes qui n'auraient pas l'habitude de ce genre de démarches... Ca peut réellement ouvrir des visions nouvelles en matière de préventions et d'informations sur la santé !

Mise à jour le Mardi, 09 Février 2010 10:38
 


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