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#70294
feedle
Participant

    Salut

    Ceci est peut-être le dernier message que je posterai sur ce forum, mais pas pour les raisons que vous croyez. Vous vous souvenez peut-être de moi. Il y a longtemps, j’avais fait un post qui s’appelait « Je n’ai plus envie de vivre ». J’écrivais de longs pavés de texte pour vous décrire mes idées suicidaires et ma dépression, et tous les autres problèmes. Sur plusieurs années je vous ai décrit l’évolution de ma situation, et j’en profite pour remercier tous ceux qui m’ont soutenu et avec qui j’ai échangé. J’avais 22 ans quand j’ai posté le premier message. Aujourd’hui, j’en ai 25, et beaucoup de choses ont changé. Préparez-vous parce que ça va être un très long message. Je vais pas résumer parce que si vous avez cliqué, c’est probablement parce que vous connaissiez déjà mes précédents récits.

    J’ai aujourd’hui terminé mes études. Je suis retourné vivre chez mes parents. Je suis en année sabbatique. Qu’est-ce que je fais ? La plupart du temps je reste à la maison et je travaille sur mes projets. Sinon, je fais des petits voyages. Des petits, hein, de genre quelques jours dans des pays en Europe. Je sais que c’est déjà pas mal, et que j’ai de la chance de pouvoir me les payer avec mon propre argent. Mais des fois je rêverais de faire plus, et d’aller plus loin, et de faire plus de choses avec plus de monde. Je vois sur youtube des gens de 23 ans qui gravissent l’Everest et qui font le tour du monde. Et moi j’ai l’impression de n’avoir rien accompli. D’être cloué au sol, coincé dans la cage dorée de mes parents, prisonnier de ma propre échappatoire.

    J’ai peut-être réussi mes études et convaincu mes parents de me laisser faire cette année sabbatique, ce qui est déjà un exploit en soi, et j’en suis reconnaissant, mais j’ai l’impression que le mal-être qui me ronge de l’intérieur n’a pas disparu. Je n’ai peut-être plus d’idées suicidaires, mais tout le reste est là. Les crises d’angoisse, les regrets, tout ça… Qu’est-ce qui me fait tant souffrir ? (Après tout j’ai un diplôme et un an de liberté). Je dirai que le plus gros truc qui me fait souffrir aujourd’hui, c’est la solitude. Comme je vous l’avais déjà raconté, j’ai progressivement perdu contact avec tous mes amis. Mais là c’est pire. Autant avant pendant le dernier semestre de mes études je croisais encore quelques potes régulièrement (on allait manger ensemble, on allait à la salle de muscu, on sortait dehors), et même les fois où j’étais tout seul je croisais encore pas mal de gens, étant donné que je travaillais à l’école ; autant là je ne croise plus personne du tout. Je passe la plupart du temps à l’intérieur, à travailler sur mes projets, préparer mes vidéos sur ma chaîne youtube nouvellement relancée (vous ne devriez pas avoir de mal à la trouver), à faire de la muscu chez moi ou à envoyer mon manuscrit (enfin terminé!) à des maisons d’éditions. Le reste du temps, je ne sors quasiment jamais, tout simplement car je n’ai aucune raison de sortir. De temps en temps je vais à la salle d’escalade, mais ça reste rare étant donné que ça coûte cher. Et mes amis ? Étant donné que j’ai changé de ville je ne les vois plus. Je ne peux que leur parler sur les réseaux, et on se parle de moins en moins. J’ai eu l’occasion de revoir un pote de longue date en décembre, mais à part ça c’est tout. A la maison, c’est pas mieux. Mon daron est toujours au travail, mon premier petit frère est à l’étranger pour ses études, et mon deuxième petit frère est encore au lycée donc toujours soit en cours, soit avec ses potes, soit en train de réviser. Et ma mère ? Elle travaille toujours à la maison, et on se parle que pendant les repas. Elle se plaint en permence (oui je sais, techniquement moi aussi, mais moi je le fais dans ma tête et pour des raisons plus profondes que le mauvais temps ou les résultats scolaires de mon frère). Même à la maison, je suis seul. Là aussi, il ne reste plus que moi. Avant, je m’étais dit que cette année sabbatique serait enfin l’occasion de montrer l’intégrale du Seigneur des Anneaux à mon petit frère, mais ça l’intéresse pas. Il préfère regarder des vidéos courtes débiles sur youtube, et scroller pendant des heures sur des vidéos au format vertical. Mais le pire, c’est que mon meilleur pote, et plus vieil ami, m’a soudainement abandonné sans laisser de traces. Pour vous la faire courte, on avait prévu de faire une randonnée ensemble, mais il m’a posé un lapin le jour du départ. Il m’a dit qu’il avait la flemme de venir, puis il m’a plus jamais parlé. Je le vois encore connecté sur discord donc je sais qu’il est en vie et qu’il lui est rien arrivé. Non, il a vraiment choisi de couper les ponts avec moi. Je comprends pas ce qu’il a fait, c’est la première fois qu’il fait ça. C’est plutôt moi qui devrait être en colère et pas lui, alors pourquoi ?

    Je me suis alors mis à avoir l’impression que tout le monde s’en fout de moi. Je suis tout simplement inintéressant, nul, médiocre. Tout le monde s’en fout de moi et de mes projets. Tout le monde s’en fout de ce que je fais. Tout le monde s’en fout du livre que j’ai écrit, aussi bien mes proches qui m’avaient promis de le lire que des éditeurs. La société s’en fout de moi. Les filles s’en foutent de moi. Tous mes potes m’abandonnent. Ma famille ne me juge que par mes études. Mon diplôme ne vaut plus rien. Mon futur métier est en train d’être volé par l’IA. Mon projet sur youtube sera éclipsé par l’algorithme. Je vis à l’époque de la mort de l’art. Je suis né trop tard. Est-ce que tout espoir est perdu ? Est-ce que je ne serai plus jamais heureux ? Est-ce que je vais devoir toute ma vie me servir de la nostalgie comme antidouleur ? Est-ce qu’à force de combler mon vide mon enveloppe corporelle ne va pas s’écrouler ? Que penserait mon moi du passé en me voyant comme ça ? Est-ce que je vais mourir dans l’indifférence ?

    Il y a aussi un autre problème. Quand je parle de mon mal-être, la plupart des gens me disent: « Mais de quoi tu te plains ? T’as un diplôme de master ! ». Et il est là le problème. On ne me juge que par mes études. Aux repas de famille, quand on parle de moi, 95% du temps c’est pour parler de mes études ou de ma future carrière. J’ai l’impression d’être un général nord-coréen. Un type à qui on a donné plein de médailles alors qu’il a jamais participé à une guerre et qui n’a rien accompli. Un type qui n’a aucune autre utilité que d’applaudir le leader suprême, le système qui l’a mis à cette place et qui lui a donné toutes ces médailles. On me réduit en permanence à mes études et mon diplôme. On dirait que tout le monde me regarde que par le prisme de mes études. On dirait que c’est la seule chose qui compte aux yeux du monde, que c’est la seule valeur qu’on m’accorde. Je vis pour mon diplôme, je n’existe que pour mon diplôme, je SUIS mon diplôme. Retirez-le de l’équation, et je ne suis plus rien. Ma vie perso, mes projets, mes experiences, mes relations, mes rêves, mes sentiments, mon bien-être… tout ça n’a aucune importance pour eux. C’est toujours le master, le master et encore le master. Alors évidemment c’est pas toujours comme ça, mais presque. J’ai l’impression qu’on me déshumanise, et qu’on me réduise à un simple projet.

    Depuis ma courte relation, je n’ai plus jamais retrouvé de copine. C’était peut-être une relation tumultueuse, mais je ne regrette pas cette expérience, même si on a jamais couché ensemble (oui je sais à 25 ans je l’ai jamais fait) et qu’on ne s’est jamais dit « je t’aime ». Aucune fille ne m’a dit ces mots sérieusement. Vous comprenez maintenant ce que je ressens ? Si vous vous demandez pourquoi je ne lui ai pas dit « je t’aime » à elle, pendant ces deux semaines, c’est parce que de 1) je n’étais moi-même pas sûr de ce que je ressentais et de 2) ce sont pour moi des mots lourds de sens, que je ne sortirais pas à n’importe qui à la moindre occasion. Enfin bref. J’ai définitivement abandonné l’idée de (re)trouver l’amour. Aussi difficile que ça soit, j’essaye d’embrasser ma solitude. N’essayez pas de me donner des conseils. Me dire « mais tkt tu vas trouver » ou « il suffit de sortir » ne m’encourage pas, ça me blesse, ça m’enfonce dans ma misère. De toute façon, qu’est-ce que j’aurais à offrir à une potentielle copine ? Et même si j’avais quelque chose à offrir, ça ne servirait à rien. À mon âge, à notre époque, dans notre société, rencontrer un amour authentique est devenu impossible. L’amour est devenu un marché et les réseaux sociaux mettent en avant les relations courtes sans engagement. Tout le monde a peur de l’engagement. Aujourd’hui, les filles recherchent seulement des hommes qui ont plus à offrir qu’elles n’ont déjà. Mais comme de nos jours elles ont déjà tout, elles mettent la barre beaucoup plus haut. Elles ne sortent qu’avec des hommes plus âgés, plus grands, plus riches, des hommes déjà en couple, ou alors avec d’autres femmes. L’autre problème, c’est que de plus en plus de filles mettent leurs relations au second plan pour se concentrer sur leur carrière. Bref, pour résumer, les standarts ont explosé. Elles ne sont attirées que par les 10% plus attirants. Nous les 90% on a plus aucune chance. Bref, au lieu de rediriger ma haine contre les femmes comme le feraient les incels, je me suis résigné. J’ai accepté l’état de fait. J’ai accepté ma défaite. Il n’y a rien que je puisse faire. Je ne pourrai jamais rencontrer l’amour de ma vie. Je ne pourrai jamais me marier, fonder une famille, avoir des enfants et vivre ce qui était autrefois mon rêve.

    J’essaye de sortir de temps en temps, comme à la salle d’escalade par exemple. Mais rencontrer des gens et se faire des potes après les études est devenu impossible à notre époque. Depuis la pandémie, tout le monde est devenu allergique au contact social. Tout le monde est devenu individualiste. Les gens écrivent des pavés sur les réseaux sociaux mais dans la vraie vie personne ne se parle. Tous les gens à qui je parle ne font que me répondre et ne relancent jamais la conversation. Ils ont un langage corporel défensif, ils portent des écouteurs et détournent le regard. C’est comme si c’était écrit « ne me parle pas » sur leur front. Depuis la pandémie, les gens ont pris gout à la solitude. C’est devenu quelque chose de normal. Les relations sont devenues optionnelles. Sérieusement, les seules personnes à qui je parle et à qui j’ai l’impression de parler à de vrais êtres humains sont les personnes âgées. Ce monde me déprime. Avec ce phénomène et l’avènement des IA, j’ai l’impression de vivre la lente mort de l’humanité.

    Alors oui, j’ai réussi à m’en sortir au point où je n’ai (quasiment) plus d’idées suicidaires, mais à quel prix ? Je sais pas comment le dire, mais je n’ai pas l’impression d’être sorti du tunnel, mais plutôt que mon tunnel s’est simplement éclairé. Je suis aujourd’hui dans un état de profonde désillusion. J’avais des rêves plein la tête, tout ça pour qu’ils se retrouvent brisés un par un. Je rêvais de publier mon livre sur lequel j’ai travaillé 2 ans et 8 mois, tout ça pour me faire rejeter par les maisons d’édition. Je rêvais de maintenir un contact fort et fraternel avec mes amis d’enfance, tout ça pour qu’ils disparaissent un par un sans laisser de trace. Je rêvais de rencontrer une fille comme moi avec qui j’aurais une relation fusionnelle et avec qui je ferais tous mes projets, tout ça pour échouer lamentablement. Je rêvais de partir à l’aventure tout ça pour me faire rattrapper par la réalité et les imprévus. Je rêvais de me réconcilier avec ma famille, tout ça pour que je passe d’un objet de honte à une vulgaire pièce de musée. Je rêvais de devenir célèbre, de transmettre mon message et de contribuer à sauver le monde, tout ça pour me retrouver isolé et méprisé dans ma vision. Je rêvais d’autonomie et de liberté, tout ça pour me retrouver enchaîné à un système qui me réduit en esclavage. Les deux seules choses positives qui me sont arrivées en 2024 c’est réussir mon mémoire et mon opération des yeux. Mais c’est tout.

    Je me sens impuissant. J’ai peur pour l’avenir. J’ai peur de devoir continuer à vivre dans cette société. J’ai peur de devoir vivre sur une planète tuée à petit feu par les élites. De vivre dans un monde où l’autoritarisme gagne du terrain, où la loi internationale est bafouée de plus en plus ouvertement, où les IA et les algorithmes nous forcent à consommer et penser comme bon leur semble, où les riches deviennent de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, où l’art et la culture sont de plus en plus considérées comme du snobisme, où l’information est manipulée au point où on nous dit de ne pas croire nos yeux, où les guerres, les bouffées de violence et les crises de ressource deviennent de plus en plus nombreuses, où le fonctionnalisme et la logique du profit est posée à l’extrême, où la crise de la modernité nous coupe tout lien avec nos racines et notre culture, où la justice de mon pays devient de plus en plus laxiste et inefficace, où le fanatisme religieux ressurgit et montre son vrai visage, où l’hyperconsumérisme étend ses tentacules, où se répend la culture « corporate » et une culture toxique du travail, où plus personne ne peut discuter normalement vu que de nos jours tout le monde prend une opinion différente comme un affront personnel. Bref, je n’ai pas envie de continuer à vivre dans ce monde. Malheureusement, je suis seul et je ne peux rien faire. Le seul espoir c’est la fuite, c’est se retirer du monde et de la société avant qu’il ne soit trop tard.

    Longtemps, j’ai cru que la mort serait la seule solution, la seule délivrance, mais j’ai trouvé un autre moyen. Longtemps, j’ai plaisanté sur le fait qu’un jour je vais tout plaquer pour m’isoler et vivre dans la montagne en ermite, et devenir « un vieux fou qui vit dans la forêt ». Aujourd’hui, j’y pense beaucoup plus sérieusement. J’ai donc pris une décision. Si à l’âge de 30 ans (donc dans 4 ans et 1 mois) je n’ai rien accompli (càd ni l’amour, ni projet, ni épanouissement professionnel), alors je dépenserai tout l’argent que j’ai gagné dans l’achat d’une petite cabane dans les montagnes. J’arrêterai de travailler, je m’isolerai le plus possible, je couperai tout lien avec mes proches, même avec ma famille, même avec mes derniers « amis ». Je vivrai seul avec mes animaux. Mes voisins m’éviteront ou m’ignoreront. Je vivrai du RSA et je cultiverai ma nourriture. J’achèterai une arme à feu (pour me défendre au cas où) et j’adopterai un mode de vie de survivaliste paranoïaque. Je ne regarderai ni ne lirai les infos (qui de toutes façon ne nous informent pas mais ne servent qu’à nous faire peur). Seules ces conditions me permetteront de m’épanouir, car je serai entouré de nature. La nature, c’est le seul endroit où je me sens apaisé, où je me sens chez moi. La civilisation ne m’a apporté que du mal. Je me fiche du confort. Je ne veux pas de confort. Je veux la paix ! Et alors que le monde s’écroulera, je m’épanouirai dans une splendide isolation.

    Je sais que ça peut faire peur à certains, mais soyez rassurés. Soyez rassurés que je ne pense plus à recourir au suicide. Désormais, le futur est clair. J’ai encore peur, mais je n’ai pas le choix. Il faut que je le fasse et je le ferai. Encore merci à tous ceux qui m’ont soutenu dans les pires moments. J’espère qu’un jour vous aussi vous vous en sortirez.

    Adieu

    – Feedle

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